tinhinane

mardi 15 juillet 2008

Le Bagué

Le bip indiqua une heure du matin sur les ondes de France Inter. Hélène éteint la radio, prend un livre qu’elle referme aussitôt, quitte son lit et allume son ordinateur. Elle détruit un message de Pierre. « Tu m’as envoyé un mail, écrivait-il, ça m’a fait plaisir de « t’entendre ». Il y a eu entre nous que du vrai, que du sens, rien de faux, pas de semblant. Une rencontre entre nos sensibilités, nos histoires, nos vies, une belle rencontre. Il n’y avait pas de promesses. Je t’embrasse bien fort. »

Elle se désintéresse de son courrier, ouvre la porte-fenêtre qui donne sur le balcon pour fumer une cigarette en frôlant machinalement le thym en fleur, les feuilles du basilic et le géranium citronné. Son petit jardin suspendu est, cette année aussi, magnifique. L’olivier reprend de la vigueur, le rosier fleurit sans cesse. Cet hiver, elle l'avait rentré et au mois de décembre il avait sept roses soutenues par de frêles tiges. Elle l’a sorti au mois de février il a survécut au choc thermique. Les clématites tissent leur toile entre les barreaux. Continuellement fleuries, elles résistent aux courants d’air qui balayent souvent ce balconnet en coin. Les trompettes blanches, ourlées de rose, du datura éclosent parmi un feuillage ample et légèrement duveteux, elles exhalent un parfum musqué dès le matin, plus prononcé en soirée, durant la nuit ou par temps orageux. Le jasmin a rendu l’âme, les pieds de tomates promettent, les fèves de Kabylie ont germés et les pousses des pépins des clémentines de Corse ont désormais plus de dix centimètres de hauteur. Le néflier se porte bien, le caoutchouc s’épanouit et l’hibiscus déploie ses fleurs carmin depuis plus d’une semaine. Le pied de muguet a fleuri, comme chaque année depuis trois ans, dès le vingt mars. Dans les bacs, qu’elle a pourtant laissés en jachère, des fleurs blanches, bleues gagnent de l’espace malgré une diversité végétale qu’elle n’identifie pas pour l’instant. Elle enterre dans les bacs à fleurs tous les noyaux de fruits qu’elle déguste en arrosant ses plantes. Il y a probablement des litchis, des poiriers et pommiers, sans doute des combavas et même des cerisiers semés par les d’oiseaux qui survolent son petit espace. Les passereaux attendent rarement le mûrissement des cerises avant d’aller se servir. C'est ainsi que le dodo, oiseau emblématique des îles des Mascareignes assurait la propagation du calvaria. Volatile pourvu de moignons d'ailes qui ne lui permettaient pas de s'envoler, il se nourrissait des fruits que l'arbre laissait tomber partout en abondance et rejetait les graines dans sa crotte. Une graine qui ramollissait au cours du transit intestinal pour mieux germer ensuite. Le dodo, victime probable de la qualité de sa chair, a été exterminé, en moins d’un siècle, par les colons. Non content de chasser le dodo, l'homme a introduit des singes qui se sont jetés sur les fruits du calvaria mais à la différence du dodo, qui ne digérait que le fruit, les singes croquaient aussi la graine ainsi que les jeunes calvarias qui pointaient hors d'une graine.

Les graines de pavots ramassées lors de ses ballades en Bourgogne ont des boutons, elle attend la surprise des couleurs et des formes. La menthe poivrée, la ciboulette et bien d’autres aromates se développent tranquillement. Elle balance son mégot et le regrette aussitôt. Un geste stupide d’autant qu’elle avait un cendrier à portée de main. Depuis deux jours, elle a décroché les portraits d’Hussein et Florence. Les passants ordinaires du quai de la Marine verront, dans quelques temps, six drapeaux de l’ONU intercalés entre ceux de la Palestine, d’Israël, d’Irak, de Tchétchénie et étendards blanc avec l’inscription Darfour. « Ma rebelle, ma sauvage, mon indomptable » lui disait son premier amoureux, le seul peut-être avec lequel elle aurait accepté de jeter l’ancre… Elle n’a pas le goût des contorsions et revirements indispensables pour se conformer à l’air du temps, à la succession des modes éphémères. On la dit arrogante, elle s’en moque. Son arme ? Son indépendance.

Son regard se détache de la Seine, éclairée par les réverbères, elle semble immobile et glisse vers la pancarte qui indique la direction du théâtre Nout. Son esprit revient à Pierre et à leur complicité de jadis, bien loin des énervements d’aujourd’hui. Il n’avait pas saisi son allusion à cette divinité et déesse d’Héliopolis. Marié et père, il jouissait du statut de célibataire géographique. Rarement dans son appartement parisien, il passe l’essentiel de ses journées en voyage d’affaires ou dans sa demeure au pied des Alpes. Entre Hélène et Pierre les nuits passionnelles étaient rares et les journées exceptionnelles. Le statut d’époux, de père, privilégié à ses yeux, est ancré dans sa conscience. Quel lien les relie l’un à l’autre ? Ses week-ends et vacances sont sacrés, la famille... Hélène défait les nœuds des chemins étranges qui l’ont amenée vers lui. A leur deuxième rencontre, après un dîner en tête-à-tête, Pierre questionna Hélène : On fait quoi maintenant ? « L’amour, chez toi ou chez moi », répondit-elle. Depuis, ils se sont revus de nombreuses fois mais des ombres voilent leurs étreintes. Après leur dernière soirée, Hélène qui n’aime pas les messages par SMS, lui envoya un mail : Nous avons réussi à nous protéger l'un de l'autre... Vigilance excessive qui a radicalement éradiqué les moindres « risques& »... Bonne chance dans ta vie. C’est la réponse de Pierre à ce message qu’elle a écrasé en allumant son ordinateur.

Hélène ne voulait pas revivre la veillée désastreuse et la nuit presque chaste qui ont précédé leur séparation. « Je n'ai aucun souvenir d'une quelconque promesse entre nous. Je ne comprends donc pas que tu l'évoques. Je n'ai aucun regret et n'avais aucune raison de résister à notre liaison qui muait sereinement en une amitié amoureuse mais tes escarmouches et insistances quant à ton non-engagement devenaient indélicates, blessantes d'où mon éclipse, mon adieu. C’est peut-être mieux ainsi. » lui a-t-elle répondu.

Deux heures du matin, le sommeil ne vient pas. Un oiseau se pose sur le fil électrique. Un autre être dont le sommeil est perturbé. Elle n’arrive pas à l’identifier. C'est probablement un retardataire des revenants de l’hémisphère sud maintenant que les conditions climatiques sont clémentes au Nord. Friande des voyages en solitaire, elle chérit particulièrement le souvenir de sa rencontre avec un oiseau sur l’Ile Plate. Tels des plumes d’anges égarées dans l’azure, les pailles-en-queues parcouraient le ciel. Les vagues cognaient le socle de l’île avec de grands jets de vapeur irisée. Le sable blanc entre les laves brillait avec force. A l'extrémité de la pointe de l’île, une multitude d’oiseaux volaient autour du Diamant. Certains se posaient quelquefois sur une épave dégagée par la marée. D'autres planaient avec des mouettes, des sternes, des fous. Sur les parois de l'îlot Gabriel, des paille-en-queue sortent de leurs trous et plongent à une vitesse qui ne laisse aucune chance aux petits poissons. Le paille-en-queue est un magnifique oiseau au plumage blanc satiné, teinté de rose, avec seulement une bande noire oculaire partant de chaque côté du bec et dépassant l'œil en arrière. Par contraste avec le bleu du ciel indien, l'oiseau paraît blanc. L’un d’eux suspend son vol à hauteur de yeux d’Hélène et la regarde, son bec jaune, un peu rembruni sur les côtés ne remuait pas. Fascinée et heureuse, elle lui murmure : « Je ne parle pas paille-en-queue mais je suis ravie de faire ta connaissance. » Son statisme apparent ne l’inquiétait nullement. Ils se fixèrent quelques secondes, peut-être une minute ou deux, c’est long une minute, puis elle reprit son chemin en le saluant.

Trois jours après leur rencontre, Pierre partait pour un congrès international en Jordanie. Ses paroles promettaient, pensait Hélène, une liaison légère, heureuse : « Ici pas de net. Coincé dans cette salle feutrée, je m’évade vers toi. » ; « C’est court un SMS pour dire que je pense à toi, aux nuits passées ensembles » ; « Je t’envoie un peu de soleil oriental et plein de bises. » ; « Ici vingt siècles nous Contentent. Que des mots roses que je t’envoie ! » Hélène attendait ces petits messages avec bonheur. Elle pense à Pierre visitant les montagnes de grès escarpées qui enferment un cirque naturel où s'étale le site de Pétra, une des plus belles cités romaines du Proche-Orient. Les splendides parois de la cité de grès rose sont en fait d’une belle teinte rouille, jaune ou grise avec une multitude de dégradés intermédiaires. Le Siq en constitue la seule voie d'accès aisément praticable. Sous une apparence contemplative, Pierre est moins détaché qu’il ne paraît. Pendant que tant d’autres s’égarent dans les marais d’une banale vanité, lui, dédaigne l’écume des événements et la mousse qui pétille dans les salons, il s’arrime à des réalités que les hommes de pouvoir, qu’il côtoie, ne savent pas ou ne veulent pas voir. Il n’a rien à faire parmi les cohortes de thuriféraires des différents pouvoirs. Leurs vérités ne sont pas les siennes. Il révèle ce qu'ils s’efforcent de cacher ou de présenter sous l’éclairage le plus favorable. Il met le doigt sur les contradictions et les impostures. Il lui importe peu d’être considéré comme un « marginal ». Aux yeux de son monde professionnel, il est déraisonnable. Comment pourrait-il en être autrement alors que ce monde déraisonne tout en exploitant les plus vastes moyens d’une raison devenue folle, livrée aux brillantes improvisations du pragmatisme à courte vue, du mensonge au nom de la « raison » d’État, des slogans fournis par les experts en relations publiques, des sophismes hâtivement construits par les « penseurs » au service des pouvoirs ?

L’heure tourne, Hélène reste en attente. Elle se lève, prend une cigarette et un gilet. Ses yeux se posent sur un noyer au pied du datura. Il a peu de chance de survie dans cet espace. Elle arrose la terre pour faciliter son extraction et le plante dans un petit pot encore libre. Immobile, ses pensées reviennent vers Pierre. Comme la mort, l’amour nous happe dans l’inconnu. Il est souvent évanescent, éphémère, peut s’accentuer ou muer en d’autres sentiments. Elle tente de penser à autre chose mais n’arrive pas à se concentrer. Même dans les premiers messages de Pierre il y avait des alertes en défaveur d’une liaison insouciante. Sitôt qu’il avait pu accéder à une messagerie électronique il lui écrivait : « C'est la deuxième fois que je me retrouve en Jordanie. Il y a avait donc des souvenirs enfouis depuis 35 ans, l'amphithéâtre du centre-ville où broutaient encore des chèvres, les quelques magasins du centre, le climat très sec. J'avais oublié l'extrême gentillesse des habitants et je ne m'étais pas intéressé aux vielles pierres et à la beauté des paysages du désert. Terre mythique comme celles de ses voisins du Moyen-Orient, la Jordanie joue sa partition dans la chorégraphie des origines de la ou des civilisations. Mais sa musique est d'une extrême douceur orientale. Coincée entre deux guerres sans fin, elle est sans aucun doute devenue un refuge très prisé pour les soldats fatigués ou blessés tout autant qu'un carrefour commercial entre le golf pétrolier et le bassin méditerranéen. L'émotion aurait pris une autre dimension si elle avait été partagée et mêlée du désir de toi. Nous étions quatre collègues, chacun dans son individualité, rêvant de partager ce moment avec un être aimé, mais s'accommodant trop bien de cette situation de total célibat. »

Hélène, n’avait pas peur de sa relation avec Pierre. Elle le taquinait affectueusement on lui parlant de Chou. Tu es bagué, lui disait-elle, il te faut de l’air pour aller de ton réel à ton phantasme, ton rêve, ton désir. Elle sentait son angoisse et attendait que son corps, victime de son impatience, s’apaise pour lui dire qui était Nout, fille de chou et Tefnout, sœur et épouse de Geb, Dieu de la terre. Chou - Dieu de l’air - frère et époux de Tefnout, constituent le couple originel issu de Rê ou d’Atoum qui les enfanta en se masturbant. Leurs enfants Nout et Geb vinrent au monde, étroitement enlacés. Sur ordre de Rê, Chou les sépara, créant ainsi un espace viable. Gêb, est généralement représenté couché sur le dos, tentant de rejoindre le corps nu de Nout arqué au-dessus de lui. Déesse du ciel, elle règle la marche des étoiles qui parsèment son corps. Elle les avale au matin et leur redonne naissance au soir. On la représente en élégante jeune femme touchant le sol de ses mains et de ses pieds, tout en étendant son long corps gracieux au-dessus de la terre. Orientée fesses à l’Est, la tête à l’occident, elle accueille tous les soirs Rê entre ses bras. Il réapparaît le matin entre ses cuisses. « Où as-tu été pêché une telle histoire ? » Dans la mémoire de l’humanité, la mythologie d’Héliopolis, qui m’est revenue à l’esprit du fait de la forme de l’Ile Saint Denis et du petit théâtre derrière chez moi. A chacune de leur séparation, quand Pierre repartait vers son domicile conjugal, Hélène essayait le ton badin : « prend ton envol le bagué. Un nid douillet t’attend. » De son côté, leur séparation lui pesait de plus en plus. Quand Hélène, excédée par son attitude défensive, lui exprime son souhait de mettre un terme à leurs rencontres, il se tait puis lui écrit : « Muré dans le silence, je me suis aussi drapé de mutisme. J’écoute les lointains signes de toi. Je ne suis pas fâché, ni inquiet, ni déçu mais éloigné malgré l’effacement annoncé des distances. Eloigné de ton corps et de tes pensées du moment je reste proche du souvenir de nous. »

Hélène ne cherche plus le sommeil, son ordinateur est toujours allumé. Je vais lui écrire décida-t-elle. La faiblesse du langage prouve la force du sentiment chez un bel esprit. Taratata~! pensa-t-elle, elle brûlerait le papier et les cendres qui en proviendraient seraient torrides telles des nuées ardentes. Elle abandonne son intention d’écrire et se dirige tel un automate vers la salle de bain. Elle prend une douche et se prépare un café. Il n’y a plus rien à dire à Pierre d’autant qu’il a opté pour une autre démarche que celle de l'échange direct : « Je vais méditer sur les femmes et l’amour, seul sujet qui mérite grâce. Et j’espère ne plus blesser par mégarde. » Elle n’est pas pour l’instant, se dit-elle, amoureuse de Pierre. Il n’y a entre eux que de l’érotisme et une complicité intellectuelle. Une expérience pas complètement éteinte lui avait dictée, il y a quelques années, une longue lettre qu’elle considérait alors comme un aveu d’amour mais qui était en réalité, elle le sait maintenant, une lettre de séparation. Elle en a gardé une copie. Elle la relit.

Je t'ai écrit souvent, longuement des lettres que je ne t’ai jamais envoyées. Ce soir, avant de faire mon sac, je ne résiste pas et t'envois un rescapé de la poubelle. Je t’offre ce tango du désespoir.

Aucune esquive ne protège du coup de foudre qui frappe sans sommation. Rien ne peut l’endiguer, le dévier. Comme l’amour et la passion qu’il engendre quelquefois, il est incolore, inodore. Il est lumière, rayonnement, il faut s’y brûler pour le sentir. Il peut durer l’espace d’un éclair et s’évanouir après une parole, un geste, survivre le temps d’une étreinte, muer en une passion dévorante, se faner dans un amour platonique où s’accumulent, s’amoncellent les désirs dédaignés, inassouvis, un amour orphelin de la volupté de la chair, éblouit et aveuglé par le mirage espérance.

Quand l’amour est partagé, la parole cède souvent la place à bien d’autres langages dont le silence, il se vit alors plus qu’il ne se dit. La réalité devient rêve et le rêve une réalité. C’est le territoire, illimité, des actions d’être à être. L’amour n’est pas le lieu du sacré, des réalisations des conventions, c’est là où se construisent, se révèlent, se livrent, se délivrent les amants. Impatient, impudique, il s’impose sans rites, sans foi ni loi. Il est amoral.

L’amour, c’est la convergence de deux désirs, deux libertés qui se mêlent. C’est l’abandon du corps et de la raison, deux solitudes, deux humanités qui s’inclinent, s’appuient l’une vers l’autre, l’une contre l’autre, l’une devant l’autre. C’est une fusion instable, dévorante, exigeante, vertigineuse, dévastatrice… On devient, je suis, j’aime, rien d’autre ne compte. Pourquoi ? Combien de temps ? Le temps de l’amour est un présent à chaque instant. Son avenir s’écrit dans la succession de présents. Comme la mort, il nous happe dans l’inconnu, le néant. Souvent évanescent, éphémère, il peut s’accentuer ou muer en d’autres formes sentimentales. L’amour se paye parfois au prix de la vie, mais il est aussi valeur de la vie.

Quand l’amour éclot d’un coup de foudre où ne convergent pas les désirs, la douleur s’installe. L’amour comme la mort sont des lieux solitude. Cela ne sert à rien de dire : pourquoi ? Qu’est-ce qui fait obstacle et bien d’autres questions sont dérisoires ! L’amour ne relève pas de la raison, il n’y a rien à attendre de l’être aimé, il n’est pas coupable de la douleur qu’il induit.

Je ne puis m’en vouloir de t’aimer, je ne l’ai pas décidé. Vers ton amour, j’ai été sans éclairage, sans guide, sans précautions, sans hésitations. Ne me demande pas les raisons de mon amour. Je ne saurais te répondre, pas plus que je ne sais me soustraire à ton désir. Ton image, ta peau, ton souffle, ta voix, ton regard, ton odeur, tout en toi et de toi me manque. Ton amour, m’oppresse, me pèse, m’enracine, entrave ma liberté, il est douleur, je ne l’aime pas. Je dois retrouver ma liberté.

Mon amour est là. Je ne le nie pas, mais je veux m’en délivrer. Je dois libérer ma conscience et mon corps de ton emprise, avec le temps je constaterai ce qui dure après usure. Me dominer, me maîtriser n’est, dans ces circonstances, pas un jeu, il devient un enjeu. Ma liberté exige que je reprenne ma liberté, que je me délivre de mon obsession de toi, que je jugule mon désir pour qu’il ne s’étouffe pas la dépendance.

Tu n’as rien semé, je n’ai pas à te rendre responsable d’une récolte décevante. Je m’ouvre à toi, bien que je sache que les choses ne sont pas toutes à prendre, à dire ou à faire. Au silence on peut donner tous les sens. J’ai rompu le mien en te parlant longtemps, longuement .Seule, avec toi tapi dans les replis de ma mémoire et de mon cœur, je ne veux point te maudire de ne pas venir vers notre rencontre. L’amour n’est pas qu’attente et espérance, il est convergence.

Aimer, c’est aller à la rencontre de celui qui avance vers vous. S’il reste immobile ou emprunte une direction qui l’éloigne de vous, alors il faut s’en aller. L’amour n’est pas conquête. Il est absolu. Si l’amour donne des ailes, il devient un douloureux fardeau quand il n’est pas partagé et l’être aimé ne peut pas nous en soulager. L’impossible demeure une réalité tangible. L’enfouissement de l’amour n’est pas indolore. Une douleur vive, persistante, règnera longtemps par-delà les cris de détresse et les aveux d’impuissance, puis le deuil se répand, et le temps constatera la cicatrisation des blessures invisibles.

Je n’ai pas passé un jour sans t’aimer depuis notre rencontre. Je ne t’offre en partage que mon amour aux parois lisses, auquel j’adhère sans que je ne puisse, ni ne veuille m’y accrocher. Ne fait rien contre ou en faveur de nous, je ne fais rien pour nous. Je n’ai aucun projet pour nous. Je ne veux pas d’abris, j’ose les chemins périlleux. La patience que tu me demandes et celle de l’espérance, c’est un leurre, un mirage. Je ne veux pas attendre qu’en toi naisse l’amour. Je n’attends pas ce qui n’est pas.

Cesser de t’aimer est aussi une utopie, c’est se faire violence, c’est extrêmement douloureux. Il me faut donc extirper de ma conscience et de mon corps mon désir pour toi. Face à toi, je suis vulnérable. Je suis affaiblie par ma résistance à mon propre désir de toi. Dominé par ton amour, je ne me soumettrais pas à son impossibilité. Je ne mènerai aucun combat, je déteste les rapports de force. Je ne veux remporter aucune victoire, les gloires et les lauriers m’importent peu, pas même ceux de l’amour. En moi, je peux mener des combats, mais des autres je n’accepte, reçois et accueille que ce qui m’est librement consenti, avec une conscience aiguë, que ce qui est, peut cesser d’être. Je le sais pour l’avoir éprouvé. Mon présent s’écrit au présent. Je n’hypothèque pas l’avenir, il advient dans le présent. S’il y a des constantes dans mon histoire, elles ne sont dues à aucun serment anticipé de fidélité à quelque chose ou à quelqu’un. Mes convictions ne sont pas figées, ce ne sont pas des dogmes. Je suis indomptable et imprévisible car je n’ai aucune certitude.

Quand il n’y a pas de point de rencontre, il faut s’en aller. Il faut rechercher le point de fuite, cesser de tourner en rond, fuir le simulacre, l’artifice, qui me maintient un mensonge d’où naît, renaît le désir qui consolide un amour sans remparts, ni fondation, un amour improbable, sans écho, qui hurle dans le vide absolu. Un être qui souffre n’est agréable ni à vivre, ni à côtoyer, ni à voir. Ma seule pudeur sera de soustraire ma douleur à ton regard. Dans quelques jours, j’irai sur une île dans un océan lointain pour tenter de réduire au silence, ce qui doit désormais rester à jamais enfoui.

Je ne sais rien, je n’ai rien à offrir sinon mon amour. La seule promesse que je puisse te faire c’est le doute. C’est ma seule vérité. Je connais mon amour pour toi aujourd’hui, son intensité qui est égale à celle d’hier. Que sera-t-il demain ? Je n’en sais rien. Je suis géologue. Je connais l’érosion rien ne lui résiste. Avec le temps, elle aplanira l’Himalaya, les Alpes, les Cordillères des Andes… Elle fera d’autres merveilles que le Sahara. À mon échelle, je ne peux donner que ma vérité d’hier et d’aujourd’hui, je ne sais pas penser l’inconnu. Ma conscience de toi, de ce que tu évoques pour moi, de ce que tu représentes pour moi, sera du voyage je le sais. Je ne les combattrai pas. Je dois juste apprivoiser cette intrusion en moi dans mon intimité, l’intégrer.

Je me suis donnée à toi par amour et désir. Je ne renonce pas à ton amour par amour, on n'abandonne pas les choses difficiles, mais celles impossibles. Je t’aime. Cette vérité subsistera dans le cruel théâtre de l’impossible. Que restera-t-il après cet impudique dévoilement ? Pour moi, l’aveu de mon amour, une vulnérable vérité, un tango du désespoir. Cette ultime étreinte n’inhibera pas mon désir et mes sentiments pour toi. Un grand homme d’une petite Île disait : « Vive qui m’abandonne, il me rend à moi-même. » La citation est ici imparfaite mais cela m’importe peu. Dans ma lettre il n’y a que ma vérité de l’instant et mon vain désir de mettre un terme à la douleur. Que restera-t-il après cette lettre ? La glaciale solitude d’un indispensable deuil avec probablement ses gémissements, ses pleurs et ses cris d’impuissance. Le sommeil reviendra, le corps se réchauffera, les souffrances diminueront et dans les méandres du cœur, les replis de la mémoire, toujours aussi vivant, ce que je n’ai pas pu ni su éviter, extirper, anéantir, ce dont je ne puis être amnésique.

Cette lettre lui arrache aujourd'hui un bâillement mais elle ne la renie pas sur le fond. Disserte-t-on sur les cendres d’une passion ? Hélène ne veut être tributaire de personne, aucune aliénation, clamait-elle souvent mais face à Pierre, qui lui semble bien passif devant leur frustration réciproque, elle perd pied et se demande où elle en est dans cette histoire qui démarre ou qui est déjà finie. Epuisée, elle s’allonge. Habituée à vivre dans les chaudrons des extrêmes, elle ferme les yeux avec une convoitise intacte de la vie et de l’amour.

Texte de Tinhinane initialement mis en ligne, sur un autre blog, le dimanche 7 août 2005 à 12~h 20.

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Commentaires et réponses laissés sur le premier blog

(1) Roxane, dimanche 6 novembre 2005 à 16 h 09 : Il me semble inadmissible, lorsqu'on publie une nouvelle, d'y laisser des fautes d'orthographe. Je n'ai pas lu la nouvelle en entier, mais j'y ai déjà décelé quelques fautes.

Par ailleurs, les descriptions semblent trop artificielles. Ça me fait penser au personnage de Sartre qui écrit un roman et, au moment où il parle d'un papillon, recopie l'article de l'encyclopédie qui le concerne. Les descriptions, ici, sont de ce style là. Encyclopédiques. Les longues énumérations de plantes, au début, sont vaines et exaspérantes.

Pour le reste, ce n'est pas assez fluide.

Réponse à Roxane, le mardi 8 novembre 2005 à 12 h 14 : Ce blog n'est pas celui d'une maison d'édition avec des professionnels compétents pour accompagner (sur le fond et la forme) des auteurs (ce que je ne suis pas) à des moments donnés de leur production littéraire et/ou artistique.

Il n'est pas non plus une « copie » soumise au « jugement » d'enseignants ou tout autres tuteurs qui valideraient la forme et le contenu de manière constructive ou « castratrice »...

C'est le lieu de ma libre expression dans lequel on peut, quelquefois, rencontrer l'expression d'autres auteurs.

Que vous soyez agacé, voire révolté par des imperfections (orthographe, syntaxe,...) je peux le comprendre et le regrette sincèrement. Il m'arrive, à l'occasion de relecture, de dénicher quelques coquilles que je corrige et d'autres que je ne voie pas. Si un lecteur me les signale, j'en tiens compte avec reconnaissance.

Je peux entendre, y compris dans la forme de votre expression ci-dessus, votre ressenti mais cela ne m'empêchera certainement pas d'écrire comme je l'entends pour ce qui concerne le fond et le style.

Cordialement

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(2) Olivier, le mercredi 11 juillet 2007 à 19 h 59, site : Bonjour, cette lettre de Pierre à Hélène, sur l'amour, la passion, la liberté, est absolument superbe !

OlivierMartin de la Réunion

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(3) FABRICE, le dimanche 2 septembre 2007 à 13:44 :

En réponse à Roxane. Le plus inadmissible est d'émettre une critique ( ) tout en précisant que l'on n'a pas lu le texte in extenso ! La subjectivité a, certes, le droit de s'exprimer mais encore faut-il que celle-ci soit porteuse d'idées et non purement dépréciative. Or, vous versez dans ce dernier point ce qui, somme toute, est déjà une faute d'attitude et de réflexion.

Quant à la référence à Sartre, de grâce ! Épargnez-nous l'usage des béquilles culturelles qui, au fond, ne servent que la claudication de la pensée.

jeudi 29 mai 2008

À PIERRE CASTELLA

Pierre,

Ouvre, grandes, tes oreilles et écoutent mes silences, ils sont plus importants que mes paroles, mes écrits,…

Tu as embarqué pour une longue absence sans saluer les copains, nos baisers restent suspendus… Tu m’écrivais, ne pouvant pas répondre au téléphone, que tu allais bientôt revenir parmi nous.

Tu nous manquais, Pierre, mais on t’attendait. On avait accepté ton absence, que l’on espérait momentanée, comme l’on accepte des tas de choses de ceux que l’on affectionne et avec qui l’on partage l’essentiel de ce qui fait valeurs de vie… Tu n’as jamais été un point de l’ordre du jour. Mais des CA sans toi, alors que ton absence se prolongeait, préoccupait chacun de nous. Embarqués, avec toi, dans une aventure optimiste, on t’attendait pour tout, en cheminant sans oublier que nous avions un ami à récupérer à la prochaine escale.

Tu es resté à quai à un moment où la croisière te semblait paisible. Il faut dire qu’avec Jacques vous aviez grandement contribués à « déminer » un lopin amical…

Jacques est là, je lui demande un chewing-gum et je pense à toi. C’est la première fois que je reviens au CA en sachant ton absence durable… je fume moins mais je suis toujours le « bistrot-tabac » ambulant. Tu as osé me dire ça ! Avec un fou rire à peine contenu, un sourire plein de malice, un reproche amical mais surtout une respectueuse et sincère affection, ainsi, vieux renard, tu as réussi à contenir ma colère légendaire…

Ce CA sans toi… je suis arrivée en avance - c’est mon jour de congés- En temps normal, je t’aurais trouvé là… Toujours à l’heure, le premier présent à nos rencontres… je n’ai jamais perçu, chez toi, d’agacement, d’impatience et des reproches envers ceux et celles qui arrivaient chacun selon son rythme, ses contraintes. Si tu avais été là, j’aurais pris des nouvelles de ton fils, de toi, de celles et ceux qui comptent pour toi et j’aurais fumé ma cigarette loin de toi, en rejetant les volutes vers le ciel en profitant des majestueux arbres du Jardin des plantes.

Tu sais que je n’aime pas écrire, et comme tous ceux qui sont dans mon cas, je ne sas pas faire court, allez à l’essentiel dans un condensé, toi en revanche tu semblais à l’aise dans cet art. Tes messages étaient brefs et efficaces, frustrants quelquefois mais à chacun de faire son eau de toilette ou son parfum à partir des extraits que tu livrais. C’était par exemple le cas dans ta synthèse lors de notre week-end stratégique chez Jacques. Tu te rappelles de ce jardin d’hiver, du jardin non empoisonné de l’ami Jacques et de toutes ses bonnes choses que nous avions partagées ?

Il y avait en toi une telle légèreté et une telle distance – distance et assurément pas indifférence - aux choses et aux événements que tu réussissais à me faire reconnaître des « circonstances atténuantes » à ce qui m’exacerbait à la Cité des sciences, chapeau vieux compère !

Affection, vieux frère

Ton amie, la berbère d’FSC, venue d’un continent que tu as bien connu.

25 avril 2006

samedi 22 mars 2008

Page blanche

Mon corps réclame l'abandon. Un visage de jeune homme s’impose. Sa parole coule, effleure les berges de ma conscience, épouse ses méandres. Il parle de son corps, de sa peau, des compliments qu’on a pu lui faire. Il se touche l’épaule de la poitrine vers le dos. Qui entend-il ? Je pense au viol, à l’inceste. Je dérive, j’explique, j’extrapole, j’interprète. Je devais écouter, entendre pour comprendre… Les incursions dans l'histoire d'un autre n'offrent pas toujours la rencontre. Le sommeil se fait désirer. Et lui, a-t-il réussi à s'endormir…

Au-dessus, le caniche gambade à minuit passé de deux heures. Depuis que j’ai rencontré la cuisinière de la cantine scolaire du quartier, mes projets le concernant sont moins sadiques, moins meurtriers. Ma voisine a accédé aux HLM après une très longue attente et probablement un divorce… De quoi je me mêle bon dieu… La disparition du caniche ne me peinera pas. J’écoute les bruits extérieurs pour m’oublier…

L’infatigable trotteuse poursuit son mouvement décalant à chaque tour, la petite aiguille. La grande quant à elle, vient de changer de vis-à-vis. Le ciel est uniformément gris. Nulles traces de Lune, de Vénus ou de Sirius. La lumière blafarde des réverbères accentue le flou cotonneux. Demain le ciel sera chargé. J’ai allumé le chauffage en arrivant, le thermostat est à 21°C, mais il fait à peine plus de 16°C. Le bruit de la chaudière m’agace autant que le caniche, j’éteins. Je m’enroule dans une couverture, m’installe devant une feuille en allumant une cigarette.

Demain, je dois rendre un compte rendu sur mes entretiens avec des jeunes prisonniers. Un compte rendu de mission, dans lequel il faut taire l’essentiel et, froidement restituer des préconisations pratiques. Un texte court pour être lu. Un texte réduit à des conclusions pragmatiques. Je ne sais pas faire. Je n’ai allumé que le plafonnier puis je l’ai éteint comme si ceux qui peuplent ma pensée dormaient profondément dans la même pièce. Une lampe de chevet suffira. Si j’écris, cela sera lu : un risque ou une chance ? Je filtre les événements à travers mes réactions personnelles, prisme parfois déformant, d’autres fois flou, quelquefois fantasmatique…

Je lève les yeux sur les vitres de mon séjour, leur état me rebute, il m’indiffère pourtant pour l’instant. Il y a pire, cette odeur tenace qui encombre la mémoire. Dehors, les branches nues qui atteignent la hauteur du troisième étage. Elles s’élèvent vers le ciel sans étoiles visibles. Comme un bouquet de phasmes terreux, piégés dans une vitre couverte de poussière grasse. Des arbres qui ont pour décor les murs de mon immeuble et au loin, par-dessus les toits de l’école, un bras de la Seine de moins en moins fréquenté par les bateaux. La gelée blanche couvre déjà le dessus de l’école, demain je partirai un peu plus tôt pour dégivrer ma voiture.

L’odeur de prison est terrible. Matérielle, épaisse et dense, elle m’encombre le nez, je me mouche. Dans la salle de bain, je me racle la gorge et crache. Elle est toujours présente dans mes sinus, mon esprit, ma mémoire, à peine un peu moins intense que dans les couloirs fraîchement repeints. Une odeur tenace prisonnière d’une pellicule acrylique. Elle suinte déjà par les joints et les bordures non finies. Dès que les bulles d’air éclateront, elle se répandra à nouveau partout. Durant les entretiens, j’ai offert des cigarettes aussi pour échapper à cette odeur qui rendait mon parfum puanteur dans l’atmosphère de la cellule d’audition. Le gardien, pardon le surveillant, ramenait les prévenus. Avec le temps, nous apprendrons à dire les mots justes, adaptés, lui ai-je dit. Je ne fais pas d’interrogatoires et je ne rencontre pas de prévenus dans une cellule d’audience. J’échange, je discute avec des jeunes. Il sourit. Déformation professionnelle me dit-il. Moi, vous savez, je dis nègre et femme de ménage. Je ne déteste pas ces voyous, surtout les mineurs. Ce n’est pas de leur faute s’ils sont nés comme ça. Un jour les chercheurs trouveront les gènes responsables et peut être qu’avec toutes leurs nouvelles techniques ils limiteront de ce type de naissance. C’est comme les handicapés. J’attendais les jeunes et je n’avais pas beaucoup de temps pour discuter avec ce gardien. Je lui ai juste dit : “ Pour ma part j’attends la découverte des gènes de l’intelligence et de la bêtise. S’ils sont identifiés, il faudra “ greffer ” le premier à tous les humains et extraire le deuxième chez tous ceux qui l’ont développé.

Mon corps se réchauffe dans la couverture. J’ouvre la fenêtre pour aérer, j’accueille la fraîcheur en perdant le peu de chaleur accumulé. Soit, je ne veux pas raconter ce que j’ai vécu, rien ne m’interdit vraiment de l’écrire. Quoi que je dise ou écrive me paraît dérisoire. Cette odeur qui revient. Je frémis de froid et de dégoût. “ Ouvrez, ouvrez la porte aux oiseaux, regardez-les s’envoler c’est beau… ” chante Pierre Perret. Un oiseau ça vit d’amour, d’eau fraîche, mais aussi de chasse et de pêche… Mon corps frémit, souvenirs, froid. Je fume encore une cigarette avant de fermer la fenêtre. Je dois dormir, mais je me force à raisonner pour accoucher de ce compte rendu. Sous mes couvertures, le bas de mon corps se réchauffe. J’enfile un pull et relis mes notes.

Mon compte-rendu se résume pour l’instant à une feuille blanche. Je me suis battue pour acquérir deux atouts qui me semblaient indispensables : l’écriture et la lecture. Je sais aussi collecter l’information et pourtant je sèche sur ce compte-rendu. Ceux qui ne savent ni lire ni écrire sont-ils malheureux ? Ce n’est pas sûr. Peut être que c’est vrai pour ceux qui vivent dans des sociétés où l'illettrisme est un des nombreux facteurs de discrimination. Faut-il nécessairement savoir lire et écrire ? Et ceux qui écoutaient jadis Socrate, ses contemporains, ces prédécesseurs savaient-ils tous lire et écrire ? Chez-moi, au bled, j’ai beaucoup appris de ceux que je sais analphabètes… Savoir lire et écrire permet aussi de réfléchir, de penser, de se structurer, si je dis cela suis-je en train de dire que les illettrés ne sont pas “ intelligents ” ? Qu'ils ne savent ni penser ni raisonner ? Je pensais avoir une opinion bien arrêtée, mais je m'aperçois en écrivant que je ne me suis jamais vraiment bien posé cette question du moins pas au point d'argumenter ma position d'une manière tangible. Et voilà du travail en perspective. Les livres, les films, l'école et les histoires d'adultes m'ont fait détester : les Indiens, les noirs, les gros, les laids, les sorcières, les Allemands, les Français, les Mongols, les bossus, les édentés… Ils m'ont appris la peur de l'abandon, de la forêt, du sombre, du feu, des loups, des hommes… ils m'ont présenté des hypothèses comme des certitudes, des probabilités comme des vérités, etc. Maintenant, j'ai fait mon tri, sans trop d’illusions bien sûr… Je suis formatée, conditionnée… J'ai certainement perdu beaucoup de temps à apprendre des choses erronées voir inexactes et sans intérêt...

Le caniche m’emmerde franchement. Certaines nuits, je ne l’entends pas et voilà que l’autre se réveille, elle traîne la savate. Bientôt j’entendrai la chasse ou le robinet.

J’ai quitté la prison en rêvant d’un hammam avec gommage, massage, une sieste et un thé avec des tchareks(1). Je vais malheureusement enchaîner avec un autre rendez-vous. J’ai déjà une demi-heure de retard et les paroles des jeunes m'habitent autant que l’odeur de prison. Je me concentre. Le périphérique est moyennement chargé, mais je ne suis pas un habitué de ce trajet. Parfois, j’oublie le volant et je regarde par la fenêtre. Les cours des plus jeunes sont de véritables cages. Malgré les buts du terrain de football et autres sports collectifs, une piste d’athlétisme complètement défoncée, elles paraissent exiguës, sans horizon… De quoi peuvent-elles bien isoler, protéger ? Sûrement pas des agressions verbales, de regards et pire encore de la situation. Les jeunes lionceaux que l’on prétend dompter avant de les libérer dans la jungle sociale la quittent souvent avec un cynique à bientôt.

(1)Tchareks : gâteaux fourrés aux amandes et nappés de sucre glacé

Tinhinane

jeudi 21 février 2008

Je

Je vous l'épelle, je vous l'écrit, il est simple, vous verrez. Une danse à trois temps, trois pas, deux arrêts discrets dans un mouvement continu. Je descends de Salomon pour finir quelques part en Méditerranée. Par la mesure, j'encadre l'entre-deux de haïku. J'inhibe ainsi les : c'est original. ça vient d'où ? ça veut dire quoi ? Lequel est le prénom ? J'abats la dernière carte, Taos, ça déclenche l'inévitable : c'est grec ? Tout à fait. La consonance, oui. Le mot sans doute mais l'ensemble, prénom et nom, veut dire terrienne ayant barbotée dans la mer qui sépare et uni. Ce ciseau, ciselé de chaîne alpine, qui claque avec le temps mais reste toujours ouvert. Là, silence. J'ai répondu à toutes les questions, on peut passer à autre chose. Je n'ai pas nommé le lieu de ma naissance, ce quelque part du hasard qui peut même vu mon prénom être dans cet autre monde des hommes sur les crêtes de la plus grande île terrestre, les siamoises américaines.

Vendredi 11 mai 2007, Tinhinane.

L'invisible frontière

Pouvait-elle les soustraire à la tyrannie ? Est-elle la 16 ème victime ou la complice ? Peut-on rester indifférent à son indicible douleur ? Depuis quand n'a-t-elle pas eu une nuit sans cauchemar et son lot d’hurlements de terreur ? Elle vieilli mais a-t-elle jamais eu le temps d'être jeune ? Très tôt flétrie, abîmée, saccagée, ses plaies purulentes n'évoluent toujours pas en gangrène généralisée ou septicémie salvatrice. Elle est toujours en vie et sans aucune amnésie. Elle engendra quinze vies qui subirent invariablement les immondes agressions, corps et esprits martyrisés, déchiquetés, broyés, anéantis. Elle savait, elle l'a su dès le premier mais elle a fourni les autres victimes. Tous haïssent le bourreau, ils se haïssent, la haïsse aussi. Incapables d'aimer, ils l'aiment, elle, cette première victime. Ils ont tous vu luire, tout près de sa carotide, un poignard bien aiguisé. Des centaines de fois ils ont prié pour elle, tremblé pour elle, hurlé avec elle. Ils sont tous témoins, ampli de sa sourde et silencieuse douleur, frayeur, impuissance. Ils la disent innocente. Ils disent l'aimer, ils la haïssent autant qu'elle se hait, hait la vie, le monde, les hommes. Elle est coupable et victime de lui survivre avec une mémoire active, intacte. Elle dormira un jour sans cauchemar quand elle cessera de n'être qu'une des 16 victimes, quand elle permettra aux douze survivants d'enfin cesser de l'aimer avec tant de haine, de la reconnaître en coupable-victime.

Tinhinane, le vendredi 04 mai 2007